S’émerveiller : un pari à la mode

 

Le mot évoque pour certains une naïveté béate ou une façon romantique de perdre son temps mais savons-nous que s’émerveiller est bon pour la santé et bon pour le moral !? Or, si les enfants sont les maîtres en la matière, pour nous, adultes, il faut nous mettre en quête de ce talent égaré dans l’empilement des années, si nous voulons en ré-explorer les bienfaits.

Avez-vous entendu parler de l’expérience menée avec la complicité du virtuose Joshua Bell dans le métro de Washington ? Le brillant violoniste, véritable star planétaire, s’est prêté à une expérience inédite à la demande du Washington Post, en janvier 2007, dans le hall d’une station de métro de la capitale américaine : il a accepté de jouer incognito pendant une quarantaine de minutes, à une heure de pointe, six pièces du répertoire classique. Ce, sur un Stradivarius Gibson fabriqué en 1713, d’une valeur de 3,5 millions de dollars. L’enjeu : observer combien de passants allaient prêter attention au faux musicien de rue et repérer son talent. Différents experts furent consultés pour établir des pronostics : Leonard Slatkin, directeur du National Symphony Orchestra, prédit par exemple qu’au moins 75 personnes allaient s’arrêter. Dans le pire des scénarios, Joshua Bell devait récolter au moins 150 Dollars dans son chapeau. Le jour dit, 1087 personnes sont passées devant le maestro. 7 seulement se sont arrêtées. Les dons se sont élevés à 32 Dollars – dont 20, laissés par la seule personne l’ayant reconnu. Les rédacteurs du Washington Post ont conclu : « Dans un environnement ordinaire, à une heure inappropriée, sommes-nous capables de percevoir la beauté, de nous arrêter pour l’apprécier, de reconnaître le talent dans un contexte inattendu ? ». Ils ont ajouté une remarque intéressante : tous les enfants qui sont passés devant Joshua Bell ce matin-là ont systématiquement marqué un arrêt (avant de se faire entraîner plus loin par leur parent pressé). Tous les enfants, sans exception, ont cherché à écouter la musique.

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Les enfants regardent des choses que nous ne voyons pas ; ils entendent et sentent des mélodies et des parfums qui ne captent pas notre attention ; ils s’arrêtent pour contempler ; ils aiment les expériences sensorielles et se laissent volontiers aller au délice de goûter un goût nouveau. Ils traversent le monde toutes antennes dehors à la recherche de sensations joyeuses. Les enfants ont une formidable capacité à s’émerveiller : leur regard extasié, leur rire facile, le temps qu’ils passent à faire mousser le savon du bain ou à observer des ronds dans l’eau témoignent de cette extraordinaire capacité. C’est un don de l’enfance que l’émerveillement !

Soigner son âme

Quant à nous, les grands, qu’est-ce qui nous fait nous arrêter ? Un paysage, une mélodie, un mets savoureux, le visage de quelqu’un qu’on aime, une bonne soirée entre amis, le silence d’un dimanche à la campagne, une bonne nouvelle, une découverte : les occasions ne manquent pas de nous laisser surprendre par un petit moment de contemplation émerveillée. « Comme c’est bon ! », « Comme c’est beau ! », souffle notre petite voix intérieure tandis que l’émotion s’empare de notre corps… L’émerveillement est aussi une disposition de l’adulte. A condition qu’on ne soit pas trop pressé, pas trop contraint, ni trop préoccupé ! Et qu’on reste ouvert à ce qui nous entoure ! Aux prises avec le conflit, le travail, la responsabilité, les urgences, les attentes des uns et des autres, nous passons donc le plus souvent devant le musicien sans le percevoir et volons vers notre réunion, aveugles et sourds aux beautés imprévisibles.

Le philosophe Bertrand Vergely, auteur de Retour à l’émerveillement (1), explique qu’à notre âge, ayant perdu l’insouciance et faisant face une réalité parfois difficile, il nous faut reconquérir notre capacité d’émerveillement. Pour y parvenir : « il faut avoir lutté contre soi. Il faut avoir surmonté la tristesse, la lassitude, la révolte, le désespoir et donc, les avoir rencontrés ». L’émerveillement, que Bertrand Vergely situe comme une « une faculté poétique qui se décide », implique un travail sur soi et une prise de conscience de « l’extraordinaire fait de vivre ». Pour lui, il y a de quoi s’émerveiller de « la beauté du monde, la richesse des êtres humains, la profondeur de l’existence », au-delà de nos souffrances, nos impératifs et nos déceptions. Et cela a des vertus : « Quand on prend le temps du regard et de l’admiration, on soigne son âme avant de libérer une véritable générosité », ajoute-t-il.

Laisser les choses s’éclairer

L’émerveillement ne résulte pas forcément de la nature grandiose de la chose ou du spectacle observés. On peut admirer et s’émouvoir de scènes déjà vues et de visions sans prétention artistique. Le sentiment qui nous saisit n’est pas lié à l’objet lui-même mais à notre capacité à le voir, à le ressentir vraiment, à saisir sa présence. C’est ainsi que la romancière Belinda Cannone, dans son essai S’émerveiller (2), définit « un état intérieur favorable qui nous permet de percevoir une dimension secrète et poétique du monde. Soudain on vit pleinement, ici et maintenant, dans le pur présent. Cette disposition intime est une conséquence du désir de vivre et de la faculté de joie ».

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Toutes les préconisations actuelles concernant le yoga, la cohérence cardiaque ou la méditation de pleine conscience, celles qui vantent les mérites des mouvements lents du chi gong ou des heures volées du early-morning, vont dans le même sens : être présent à soi, à ses sensations, ses émotions et son bien-être, dans l’ici et maintenant,  pour contrer l’urgence, le stress, les soucis, les angoisses… Car, en grandissant, nous avons échangé peu à peu notre capacité à regarder la poussière danser dans les rais de lumière contre la capacité de comprendre. Nous n’avons de cesse de savoir, de rationaliser et de maîtriser, pour mieux affronter les rudesses de notre existence. Finis, les mystères ! Envolées, les coccinelles !

S’émerveiller au contraire, c’est accepter de ne pas tout comprendre et laisser les choses s’éclairer plutôt que vouloir les expliquer. Pour revenir à la gourmandise et recouvrer ses cinq sens, il semble qu’il faille en faire le choix : délibéré, conscient et libre. C’est un combat volontaire contre la peur. « S’émerveiller, c’est décider d’arrêter d’être inquiet et jouir de ce qui vient avec gratitude », résume Bertrand Vergely. Je pense soudain à Jean d’Ormesson, surnommé « l’écrivain du bonheur », qui a montré dans ses derniers livres tellement de marques de son émerveillement : se réjouissant d’être en vie, célébrant le mystère de celle-ci, bénissant la nature, les arbres…

« Les grands émerveillés font des indignés magnifiques »

S’émerveiller se choisit et s’apprend cependant avec plus ou moins de facilité selon les personnes et leur histoire. Ce cheminement, ce travail sur soi, part d’une confiance en soi et d’un émerveillement de soi dont l’émotion toute particulière n’est pas donnée à tout le monde. Les épreuves peuvent venir à bout de nos capacités d’émerveillement.

Pourtant, elles peuvent aussi nous y ramener. Face à elles, on goûte au désespoir, à la douleur et au chagrin. Puis, chacun en son temps, on peut y retrouver le goût d’exister, le désir d’être là qui mène jusqu’à l’enthousiasme. « L’émerveillement adulte est une expérience au cœur du cœur de l’humanité, conclut Bertrand Vergely. C’est le plein derrière le vide. Les grands émerveillés sont des vivants formidables et font des indignés magnifiques, pourfendeurs de l’injustice ». Loin de l’ingénuité, l’émerveillement adulte s’enrichit de l’expérience et devient une ressource décisive de l’être.

1 . Retour à l’émerveillement de Bertrand Vergely – essai – Albin Michel, 2010.       2 . S’émerveiller de Belinda Cannone – essai – Stock, 2017
Anne de la Brunière – article publié dans le magazine Com’ sur un plateau n°7 – Mars 2018

 

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