NOEL EN FAMILLE : BÛCHES ET EMBÛCHES

 

On le prépare, on s’en réjouit et on l’appréhende à la fois : Noël s’annonce et les tensions se réveillent. Chaque année, les familles mettent tout en œuvre pour se rassembler autour du sapin, c’est la tradition ! Néanmoins, les marrons ont parfois un goût amer et la bûche nous reste en travers de la gorge lorsque se rejoue la lutte des places ! Plongée au cœur de la fête.

Bénédicte se demande si elle ne va pas s’offrir une randonnée dans le désert plutôt que de passer un nouveau Noël en famille. Elle n’est jamais idéalement détendue au milieu des siens et ça se voit. « Fais la fête, pas la tête ! » lui a dit sa sœur l’an dernier. Est-ce que ça remonte à l’enfance où elle se sentait déjà vilain petit canard ? Quoi qu’il en soit, pour cette femme de 42 ans, professionnelle accomplie, mariée et mère de trois enfants, le retour au berceau familial est source de malaise. Comme si elle avait trente ans de moins, il semble que rien n’ait changé au pays de la famille originelle. Les mêmes jalousies, l’ironie, les petites phrases… Quand elle pose le pied dans la maison de famille, Bénédicte rechausse ses pantoufles d’enfant et profite peu des rires, des échanges, des embrassades ou des cadeaux. « Je laisse tout ce que j’ai construit au vestiaire ; j’ai l’impression qu’on ne me voit pas telle que je suis devenue. C’est frustrant et ça me rend très triste ».

Parfois le mythe de Noël – paix, joie, partage, retrouvailles harmonieuses – se laisse égratigner. Même si on est heureux de se rassembler, des frictions peuvent s’inviter à la table des fêtes. Or, plus l’attente est forte – d’une fête chaleureuse et réussie -, plus la déception est grande. D’autant qu’on arrive tous avec nos fatigues, nos grands et petits soucis, notre humeur du moment. Une phrase blessante peut faire choc. Dans une interview accordée au magazine L’Express il y a un an, le psychiatre Christophe André affirmait : « Un réveillon raté peut pousser quelqu’un à aller voir un psy »[1].

Noël cristallise les tensions

Comme Bénédicte, Camille craint terriblement le moment de Noël où elle revit chaque année, avec le même chagrin et la même culpabilité, la complicité absolue entre ses sœurs et sa mère, de laquelle elle se sent exclue. Patricia ne supporte pas son beau-frère qu’elle trouve arrogant et qui ne lui adresse jamais la parole. Paul est inquiet de ce premier Noël chez ses parents avec sa nouvelle femme et ses enfants. Laurence a peu de moyens et fait des cadeaux à sa mesure, ce que son frère ne manque jamais de lui faire remarquer. Olivier et Séverine appréhendent des mets trop riches, des repas interminables, une orgie de cadeaux, eux qui aiment faire attention… Les réunions de famille révèlent nos désaccords, nos différences et nos difficultés à vivre ensemble. Noël en particulier cristallise les tensions. C’est LE rassemblement familial par excellence ! Et l’on y accourt en espérant tellement de nos proches, témoins de notre existence : être regardé et aimé, compris et reconnu, être choyé, chéri, comblé… Ce qui ne se produit jamais parfaitement. Ainsi nous sommes forcément déçus. Déçus et prêts à en découdre. Quand la marmite de nos émotions se met à bouillir, notre sang ne fait qu’un tour. Pourtant, « On ne règle pas ses comptes en jetant une bombe au milieu d’une fête », tempère la psychothérapeute Nicole Prieur[2].

Derrière nos émotions, nos sentiments sont complexes et confus. Savons-nous vraiment identifier ce que nous ressentons ? C’est tout notre être qui réagit, avec sa sensibilité, ses blessures, ses besoins et ses limites. Le passé s’enchevêtre au présent. La moindre phrase peut réactiver les vieux comptes non réglés. Un antique sentiment d’injustice peut remonter à la surface, vif comme s’il venait de naître ; ou une très ancienne rivalité entre frères et sœurs, la peur de décevoir, la certitude de n’être pas à la hauteur, une colère sourde… En outre, la représentation que nous avons et qui fait « norme », c’est qu’à Noël on s’aime et on se fait des cadeaux. Si cela ne se produit pas entièrement, cela nous donne un inconfortable sentiment d’échec. Il est aussi question de notre place dans le clan, une place inscrite autrefois, qui nous colle à la peau comme une étiquette : la petite dernière, l’aîné, l’écervelé, le généreux, l’intello, le brillant, celle qui rend toujours service, celui sur lequel on ne peut pas compter… On peut ressentir un profond malentendu quand les regards se portent sur nous sans voir ce que nous sommes vraiment devenus. Identifier tous ces sentiments est une clé pour nous affirmer, avec toutes nos facettes, face à des proches qui pensent nous connaître comme personne (et se trompent forcément un peu).

Partir, revenir…

Et pourquoi ne pas prendre la tangente ? Pas facile de renoncer à ce grand rassemblement ni de se désolidariser de cette promesse tacite ! Des sentiments de loyauté très forts nous unissent à nos proches. Des sentiments et des liens : « les liens du sang ont ceci de particulier qu’ils sont à la fois merveilleux et dramatiques car éternels » précise Christophe André[1]. Ces liens sont à interroger : est-ce qu’ils nous relient ou nous enchaînent, nous sécurisent ou nous empoisonnent, nous consolident ou nous culpabilisent ? Bertrand a eu toutes les peines du monde à faire entendre son choix de passer Noël hors de sa famille, vécu comme une désertion : « tu ne peux pas nous faire ça ! », lui a-t-on reproché. N’aurait-on pas pu lui répondre : « Tu vas nous manquer » ? On aimerait quelquefois s’émanciper du grand raout traditionnel et tester sa liberté de penser. Et si c’était une façon de mettre en acte le fait qu’on a grandi, qu’on a fait du chemin et pris nos distances ? Une petite rébellion pour se sentir exister (et se montrer tel quel) ?

Pour certains qui souffrent profondément et auxquels les liens familiaux font plus de mal que de bien, il en va de leur survie mentale et ceux-là choisissent pour un temps (ou pour toujours) d’aimer de loin. « Une option qui leur permet de continuer à appartenir à la cellule familiale, tout en gardant d’elle une image pas trop contrariante » justifie Christophe André. « Il importe de mettre à distance la pression des uns et des autres et de se poser la question de savoir dans quelle situation on va se sentir le mieux. Il faut assumer d’être déloyal », explique pour sa part Nicole Prieur.

 Un peu d’amour, c’est bon à prendre

La plupart d’entre nous espère toujours faire mieux à Noël suivant. Et puis il n’y a pas que des choses qui dysfonctionnent dans cette famille ! Il y a aussi les fous-rires, les complicités, les souvenirs communs dont l’évocation est tendre, la sécurité ou la fierté d’appartenir à ce groupe, les petits liens d’intimité qui se révèlent, les phrases bienveillantes, les encouragements, les mots d’amour… Un peu d’amour, ça compte ! Et c’est toujours bon à prendre.

Les fêtes et réunions de famille sont aussi l’occasion de renforcer ou de construire des liens. Pour que les cousins apprennent à se connaître, que les plus jeunes côtoient les plus anciens, que les fratries éparpillées se recomposent, que chacun recontacte ses racines. La famille nous ancre dans une histoire. Elle inscrit une permanence dans nos existences fragiles ou encore un ciment, une identité, des rituels, un ensemble de valeurs partagées, une transmission. Même si nous avons une marge pour évoluer et affirmer nos différences. La fête familiale, rituel idéalisant, peut être blessante par certains aspects ou bien nous aider à panser les blessures de notre histoire.

[1] Interview de Louise Prothery pour LEXPRESS.FR publiée le 23/12/2016 [2] Auteure de Petits Règlements de comptes en famille, éd. Albin Michel, 252 p., 16 €.
Anne de la Brunière – article publié dans le magazine Com’ sur un plateau – Décembre 2017

 


Mise en page 1Une BD pour dédramatiser. « Un soir de Noël, des cadeaux, une dinde et surtout toute la famille réunie (…) Un vrai repas de famille : en entrée, des piques et des reproches ; des vacheries en plat de résistance ; mais pour finir, en guise de dessert, de l’amour, surtout ! ». C’est en ces termes que la dessinatrice Olivia Hagimont présente sa bande dessinée parue il y a  pile un an. Une BD qui porte un regard plein d’humour sur les réunions de famille. Tout le monde en prend pour son grade. Le très charismatique psychiatre Christophe André commente l’ouvrage avec bienveillance : « Le livre talentueux d’Olivia Hagimont, plein de lucidité et d’affection pour le genre humain, respire et attire comme une pièce de théâtre ».

LE DINER DE FAMILLE, Olivia Hagimont, Ed. Odile Jacob 2016 – 15.90€

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